photo Pavel Chervenkov

Pauline est entrée dans ma vie il y a dix ans quand j’étais encore une jeune cantatrice et que mon groupe s'interrogeait sans cesse sur les grands noms du bel canto, tels que Pasta, Malibran, Viardot, Callas. Cependant, il y a quelques années, quand nous nous sommes retrouvés pour réaliser un projet de création ensemble, nous avons découvert Viardot, le compositeur et sa palette variée de techniques et d’émotions. Depuis cette époque, nous avons essayé de toutes sortes de façons de développer l’idée de Pauline en tant que compositeur femme. Nous avons donné plusieurs concerts de musique de chambre qui furent de grands succès pleins d'émotions et qui nous ont amenés à partager le même désir d’en savoir PLUS sur Pauline et ses « lions », par exemple Brahms, Chopin, Saint-Saëns et tant d'autres qui ont écrit pour elle et avec elle.

Nous espérons éveiller aussi votre intérêt pour Pauline, redécouvrir ensemble une artiste exceptionnelle dont le salon musical à Paris était réputé pour être l'étape la plus prestigieuse pour débuter et pour offrir une tribune à des Romantiques aventureux. Une fois encore, nous sommes de plus en plus convaincus que, dans l'espace et dans le temps, il existe des chemins parallèles, où les gens se retrouvent afin de créer pour un public, guidés par la confiance qu’ils accordent aux arts et l'attachement inconditionnel qu’ils leur portent.

Avec un courage sans bornes, mais aussi un grand enthousiasme, en espérant trouver le ton juste et vibrant qui éveillera l'intérêt du public, nous avons réalisé une courte représentation musicale qui a pour sujet une femme exceptionnelle, une personnalité aux multiples facettes, Pauline Viardot, cantatrice, adulée de tous, muse et compositeur.

Pour nous, il y a un aspect crucial dans l'histoire de sa vie, le thème du seul véritable amour d'Ivan Tourgueniev : Pauline Viardot. Un moment charnière dans la vie de Tourgueniev – ou plutôt une période – fut la relation qu’il établit avec elle et sa famille en 1843, quand l'opéra italien se rendit à Saint Pétersbourg. Pauline elle-même était exceptionnellement douée. Nombreux furent les poètes et compositeurs inspirés par son talent. Nous n'en mentionnerons que quelques-uns, parmi lesquels Gounod (il écrivit pour elle l'opéra Sapho), Liszt (qui fut son professeur de piano), Wagner (il insista pour qu’ils chantent ensemble le duo de Tristan et Iseult), Glinka, Berlioz, Chopin (douze mazurkas dont ils partagèrent la composition) et bien d'autres encore. Voici ce qu'écrivit Alfred de Musset au sujet de Pauline : « Oui, le génie est un don divin. Il déborde de Pauline Viardot comme le vin d'un verre trop plein ».Elle inspira à George Sand le personnage de Consuela.

A Saint Pétersbourg, Pauline Viardot chanta le rôle de Rosine dans Le Barbier de Séville. (Rossini écrivit cet opéra pour le père de Pauline, Manuel Garcia, le père fondateur du bel canto). Elle remporta un tel succès que, insatisfait des ovations dans la salle de concert, le public délirant envahit la rue, couvrant de fleurs la voiture de Pauline. Tous les amateurs d’art étaient captivés par son talent. Tourgueniev fut conquis par Pauline Viardot et tomba profondément amoureux d'elle. Dans une lettre, Belinski écrivit au sujet de Tourgueniev : « Il est devenu fou, il est maintenant totalement plongé dans l’opéra italien et, comme tout enthousiaste, il est très gentil et très amusant ».

Même la mère de l'écrivain, Varvara Petrovna, qui avait assisté à l'un des concerts de la cantatrice française, dit à voix haute : « Je dois le reconnaître, cette satanée Gitane chante bien ! ».

Il n'est donc pas surprenant que Pauline et son talent deviennent la destinée de Tourgueniev. Quand l'opéra italien quitta Saint Pétersbourg, Tourgueniev le suivit. On peut dire qu'à partir de ce moment-là, il passa la plus grande partie de sa vie en Europe, ne retournant en Russie que de temps en temps. Toutefois, j'aimerais insister sur un autre point – d'un côté, l'intensité des sentiments qu'il éprouva pour Pauline pendant sa vie entière, ce qui lui fit la suivre tout au long de sa route, et de l'autre, l'occasion qu'elle lui offrit de se familiariser avec les performances culturelles européennes.

Tourgueniev était un ami proche des plus grands écrivains occidentaux, entre autres Victor Hugo, George Sand, Maupassant et d'autres. En même temps, il connaissait Belinski et Nekrassov, Herzen, Gontcharov, Dostoïevski et Léon Tolstoï, avec lesquels il était en contact. Il rencontra également Joukovski, Gogol, Mikhaïl Lermontov, Koltsov - c'est-à-dire les plus grands écrivains de la période précédente. Pour cette raison, il n'y a pratiquement pas d'écrivain russe autre que Tourgueniev qui, tout au long de sa vie, ait vu et côtoyé autant de célébrités appartenant à l'intelligentsia russe et occidentale. Il est regrettable qu'il n'ait jamais écrit ses mémoires qui, sans nul doute, auraient été particulièrement riches et infiniment intéressants. Tourgueniev est mort à Bougival, près de Paris, pas très loin du domaine de Pauline Viardot ; il y possédait également une maison, qu'il légua à la fille de Pauline. Une grande partie de ses archives fut laissée à Pauline et aux héritiers de celle-ci après sa mort. Tout n'a pas encore été publié, en particulier sa correspondance avec elle, mais une bonne partie l'a été.

INA KANCHEVA

Le moment est venu maintenant de découvrir Pauline. Celle-ci apparaît comme un véritable trésor. Pauline Viardot fut en relation avec presque tous les gens de talent de son temps. Elle travailla avec certains d’entre eux et en inspira d’autres. Elle découvrit des gens doués d’une créativité puissante et misa sans détour sur eux. Elle s’attacha à en guider certains. Elle voyageait tout le temps à l’occasion de ses tournées : elle mena une vie bien remplie. Comment pourrait-on alors résumer tout cela en un seul spectacle dans lequel la musique devrait avoir une place aussi importante que le reste ? Nous avons rejeté toute représentation linéaire et globale de son œuvre. Nous nous sommes rendu compte qu’il était plus important qu'on s'intéresse à cette femme si charismatique en mettant en évidence par touches différents aspects de sa vie. Notre directeur a décidé de n’utiliser, dans le texte du spectacle, que des documents tels que des lettres qu'elle a écrites ou qu’elle a reçues, des notices biographiques de sa famille et de ses contemporains, des articles de journaux. Tout ceci a été monté par association et intuition mais néanmoins de façon sensée. Si nous avons convenablement accompli notre travail, il est probable qu’après le spectacle vous aurez envie d’en savoir davantage sur... Pauline. Pauline Viardot.

MARIY ROSEN